Allemagne: une crise gouvernementale « européenne »?

Depuis les élections législatives du 24 septembre 2017, la CDU/CSU d’Angela Merkel peine à former une coalition pour gouverner. Les premières discussions ont été menées entre la CDU/CSU (démocrates-chrétiens), le FDP (libéraux) et les Grünen (verts) afin de former une coalition « Jamaïca », les couleurs de chaque parti étant les mêmes que le drapeau jamaïcain. L’échec de ces discussions ont entraîné une crise politique avec le spectre de nouvelles élections. Pourtant, ni le président Frank-Walter Steinmeier, ni Angela Merkel ne souhaitent retourner aux urnes. Le point avec M. Yves Sintomer, professeur de sciences politiques à l’Université de Paris 8 et l’Université de Neuchâtel.

Photo: Théophile Bloudanis

 

Les élections législatives

Le 24 septembre dernier, le parti de la Chancelière Angela Merkel remportait les élections législatives allemandes avec 33% des voix. Les sociaux-démocrates (SPD) de l’ex-président du Parlement Européen enregistrent l’un de leurs plus mauvais résultats avec seulement 20%. Autre fait marquant : l’entrée du parti d’extrême-droite Alternative für Deutschland au Bundestag, avec un score de 12%. Dès lors, le parti majoritaire doit trouver une coalition pour gouverner. « Des négociations sérieuses portant vraiment sur le contenu en vue de former une coalition sont évidemment habituelles en Allemagne, à la différence d’autres pays européens comme la France ou l’Italie. Là où il y a crise, c’est que ce n’est pas sûr que cela aboutisse et il pourrait y avoir de nouvelles élections, ce qui serait sans précédent en Allemagne fédérale », considère Yves Sintomer. En effet, le premier tour des négociations entre chrétiens-démocrates, libéraux et verts a échoué, après quelques semaines de discussions. « Ce qui est également sans précédent c’est qu’il n’y a plus de majorité claire : les partis de gouvernement « principaux » sont très affaiblis et la formule de la grande coalition, qui a été sanctionnée par les électeurs, risque d’être reconduite » dit-il également.

Une crise donc qui n’est pas négligeable mais qu’il ne faut pas « surinterpréter » selon M. Sintomer.

L’inquiétude de l’Union Européenne

En Europe, l’inquiétude augmente face à la crise politique que traverse l’Allemagne. Certains médias ont même soulevé que cette dernière influerait sur les négociations de sortie du Royaume-Uni. « Je ne pense pas que pour le Brexit cela pose un problème majeur : Angela Merkel reste chancelière en l’attente d’une coalition et surtout, il n’y a pas de désaccords fondamentaux à l’intérieur de la scène politique allemande sur la façon de traiter le Brexit » dit-il. Un problème supplémentaire, selon M. Sintomer, est la récente décision du ministre de l’agriculture, Christian Schmidt, de voter pour une prolongation du glyphosate pendant cinq ans en UE, alors même qu’il était censé s’abstenir sur la question. Une crise ouverte donc au sein même du parti de la chancelière, alors qu’il est en train de négocier avec le SPD (sociaux-démocrates), qui eux étaient contre cette autorisation. « Au-delà de ces dossiers « brûlants », je crois qu’une partie de la peur européenne vient du fait que le principal pays en termes démographique, économique et géopolitique voit sa « gouvernementalité » ébranlée livre-t-il. Toujours selon les mots de M. Sintomer, cette situation s’inscrirait dans une vague de remise en question des partis de gouvernement, phénomène qui a touché à son tour l’Allemagne, pays pourtant considéré comme stable économiquement au sein de l’Europe.

Quelle projection sur l’avenir ?

En tenant compte de tout cela, quelles projections pouvons-nous faire sur l’avenir proche ? Pour Yves Sintomer, que les négociations en vue de former un nouveau gouvernement réussissent ou échouent, ce problème structurel reste : bien que l’Allemagne ait une politique très centriste à l’interne, elle a imposé à l’externe des politiques très néo-libérales, notamment à la Grèce et à l’Europe du sud, elle a également ouvert ses portes aux réfugiés… « Je pense que tout cela va continuer.  Mais en même temps, on voit bien qu’il y a un épuisement de cette formule. S’il y a de nouvelles élections, il est probable que les équilibres politiques ne bougent pas beaucoup et cela rendra difficile la formation d’une coalition ayant une action dynamique » dit-il, en insistant beaucoup sur le fait qu’il y a des problèmes au niveau du renouvellement des programmes politiques et de la structure même de la vie politique, en Europe de manière générale et en Allemagne en particulier. « Le risque n’est pas l’absence d’un nouveau gouvernement pendant quelques semaines, voire quelques mois, mais bien une crise structurelle à la fois du modèle de construction européenne et de la place de l’Allemagne dans celle-ci, et c’est très préoccupant » livre-t-il.

TheBlue

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