Questions européennes

Immigration, populisme ou sécurité, l’agenda du Parlement Européen est bien chargé au début du printemps. Alors qu’elle fête les 60 ans du traité de Rome, qui marque le début de l’Espace économique européen et la voie vers l’union, l’Europe traverse une période d’incertitudes, marquée par la montée des populismes dans certains pays membres. Interview sur la situation européenne avec Maria Arena, eurodéputée belge, membre du groupe de l’Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates au Parlement Européen.

Photo: ©Théophile Bloudanis

PROFIL :

  • 1966 : Naissance à Mons, Belgique
  • 1988 : Licence en sciences économiques
  • 2003-2004 : Ministre fédérale de la Fonction publique, de l’Intégration sociale, des Grandes villes, de l’Egalité des chances et du Dialogue interculturel.
  • 2004-2008 : Ministre-présidente de la Communauté française de Belgique
  • 2008-2009 : Ministre fédérale de l’Intégration sociale, des Pensions et des Grandes villes
  • 2010-2014 : sénatrice élue directement par le collège électoral français
  • Depuis 2012 : conseillère communale (Forest, Bruxelles)
  • Depuis le 1er juillet 2014 : membre du Parlement européen et députée européenne au groupe de l’Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates

 

Pouvez-vous nous décrire la situation actuelle de l ‘Union Européenne, par rapport à la crise migratoire, et quelles améliorations pourrait-on, selon vous, y apporter ?

 Ce dossier montre qu’il est nécessaire d’avancer pour l’Europe. Comme pour la crise financière, il faut mettre de nouveau outils en place pour gérer la coordination des politiques. En la matière, et plus particulièrement le dossier des réfugiés Syriens, on a besoin de plus d’Europe, plus d’unité. Les règles européennes qui concernent la migration (Schengen et Dublin) ne peuvent plus fonctionner actuellement, car, forcément, les états qui se trouvent aux frontières sont les plus impactés par la crise migratoire. Qui plus est, l’accès au territoire reste une compétence nationale. Il est nécessaire de donner à l’Europe la gestion de la crise migratoire. Si on laisse la compétence uniquement aux états membres, ils n’arrivent pas à s’accorder, on le voit encore aujourd’hui. Les institutions européennes ont créé un plan de répartition des migrants dans l’Union, et il devait être obligatoire. Mais la décision finale revient aux états membres et ils l’ont bloquée. Il n’y a pas de « crise migratoire » aujourd’hui en Europe, mais une crise politique sur la gestion de la migration.

 

Faut-il à votre avis ralentir, voire bloquer le processus d’unification européenne à son stade actuel, ou avancer vers d’avantage d’unité, soit une véritable confédération européenne ?

 Il faut aller plus loin et trouver les mécanismes qui nous permettent de devenir une confédération. L’Europe est un grand projet. Ce n’est pas comme un état national qui a une histoire propre. L’histoire de l’Europe se construit au fur et à mesure. Par exemple, après la fin de la Guerre froide, beaucoup de pays de l’Europe de l’Est ont acquis leur liberté. Il était alors légitime de leur ouvrir les portes du projet européen et ses valeurs démocratiques. Mais il ne suffit pas de mettre les gens ensemble pour que ce projet fonctionne. Alors que ces pays avaient des systèmes politiques, économiques et sociaux totalement différents, il n’y a pas eu un travail de convergence sociale pour arriver au même niveau que les autres états membres. On trouve aujourd’hui des pays qui n’ont toujours pas de sécurité sociale ou de salaire minimum, parce qu’on les a laissés dans des logiques de « marché », qui sont censés régler les problèmes. Effectivement, on assiste à un décollage de certains pays, comme la Pologne, au niveau de leur PIB, mais près de 400’000 Polonais quittent chaque année le pays pour se rendre dans le reste de l’UE et chercher du travail. Je suis évidemment pour la mobilité des travailleurs, mais il aurait été nécessaire d’exiger de ce pays (et d’autres) des améliorations au niveau social. Une plus grande unité est nécessaire, mais il faut mettre en place des mécanismes qui permettent une plus grande convergence.

 

Et que représente l’Europe pour vous dans l’état actuel des choses ?

 Les populistes disent que l’Europe est une perte de souveraineté pour l’Etat national. Pour moi, c’est un regain de souveraineté dans le monde global dans lequel on vit et qu’il faut accepter. Cette globalisation a fait que les Etats seuls ont perdu de leur souveraineté car ils ne peuvent plus faire face à des sujets qui les dépassent. L’Europe est le seul lieu qui leur permet de regagner cette souveraineté internationale. Evidemment l’Europe ne peut pas tout faire, il faut laisser à l’état national des compétences. Aujourd’hui, le projet européen doit se remettre en marche. À mon avis, on doit soutenir les chefs d’états nationaux qui portent ce discours et qui ne disent pas que quand tout va mal « c’est à cause de l’Europe » et que quand tout va bien, c’est grâce à eux. Ainsi, ils courent derrière le discours populiste. Le Conseil Européen actuellement n’est pas assez pro-européen et la réélection de Monsieur Tusk le 9 mars dernier le prouve :il a été réélu par défaut et non pour son engagement européen.

 

On reproche souvent, notamment dans les milieux populistes d’extrême droite et d’extrême gauche, aux dirigeants et fonctionnaires européens, d’être des privilégiés « coupés de la réalité ». Qu’en pensez-vous ?

Je pense que ce que l’on reproche aux européens, on le reproche aussi aux responsables politiques nationaux. Les partis politiques, y compris les sociaux-démocrates, doivent gérer le système économique ultra-libéral actuel, ce qui mène à certains conflits. Les sociaux-démocrates se sont positionnés comme ceux qui peuvent adapter ce système, alors que les conservateurs le portent encore. Les gens aujourd’hui savent qu’ils sont de plus en plus vulnérables dans leurs droits sociaux et les emplois sont de plus en plus précaires. L’avenir est pour eux incertain. Je travaille souvent au Parlement Européen avec l’extrême gauche, qui remet en question ce système, mais du moment où ils sont prêts à se distancer de leur modèle romantique communiste / égalitariste. On travaille sur des modèles constructifs, basés sur l’inclusion. Par contre, je ne travaillerai jamais avec l’extrême droite qui elle, prône un modèle d’exclusion. Elle choisit des boucs-émissaires, qui sont les élites (nationales ou européennes) et les « étrangers ». Pourtant, Trump ou Marine le Pen ne remettent pas en question le modèle économique, et en plus, ils mettent d’autres élites qu’ils ont choisies, à la place des anciennes. Le nationalisme qu’ils prônent n’est pas la solution, car il est à la base de nombreux conflits armés… Le modèle communiste est aussi mauvais que le modèle régressiste des nationalistes. La seule différence c’est que l’extrême gauche est prête à travailler sous certaines conditions avec nous.

 

À propos du Parlement Européen, vous avez récemment réagi face aux propos sexistes de l’eurodéputé polonais Janusz Korwin-Mikke, qui avait déclaré le 1er mars devant le parlement européen, que les femmes étaient moins intelligentes et qu’il était « normal » qu’elles reçoivent moins de salaire. Est-ce encore possible de tenir de tels propos aux parlement européen ? Pourrait-il y avoir des conséquences ?

Ce n’est pas la première fois que ce parlementaire tient des propos ignobles à l’intérieur du Parlement. Quand il y est entré, il a fait le salut nazi, a traité les étrangers « d’excréments » et maintenant, il s’en prend aux femmes. C’est un populiste régressiste qui s’apparente à la famille Le Pen et autres. Ces groupes ont un projet que je qualifie de « romantique régressiste », qui est de dire grossièrement « c’était mieux avant ». S’il y a bien un domaine dans lequel il y a eu de grandes avancées en Europe, c’est le droit des femmes ces 60 dernières années. Donc, les premières à être ciblées par ce projet, ce sont les femmes. Pour eux, la femme doit remplir le rôle de mère et tout ce qui en découle : la responsabilité de porter l’enfant jusqu’à son terme, la famille, la tradition, etc. C’est ce projet qu’ils défendent et ce personnage l’incarne. Je dirais qu’on lui a fait beaucoup de publicité sur ses propos, mais l’important c’est de savoir ce qu’il se cache derrière. Il va être sanctionné et tant mieux, mais il n’y a pas que lui dans ce projet.

TheBlue, Bruxelles.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *