Le cheveu afro, un cheveu pas comme les autres

« Tes cheveux crépus sont négligés », « pas professionnels » ou encore « tes cheveux ressemblent à de la laine de mouton ». Voilà des termes et des expressions souvent associés aux cheveux de la femme africaine. Retour sur les enjeux qui se cristallisent derrière ce sujet en apparence anodin.

En juin 2014, le couple formé par les deux géants de la musique Beyoncé et Jay-Z était au cœur d’une controverse. Raison de ce battage médiatique ? Leur fille Blue Ivy, alors âgée de 2 ans, arborait innocemment ses cheveux au naturel. Une pétition a pourtant circulé sur le web, sommant le couple star de mieux prendre soin de la chevelure de la fillette. Cet exemple symbolise de manière symptomatique les normes aseptisées d’une société qui prêche encore trop souvent la dictature du lisse.

Des séquelles historiques

Pour appréhender ce mépris de la différence, il faut remonter à la racine du problème et décoder l’histoire du cheveu crépu qui est ponctuée d’épisodes dramatiques ayant forgé son identité. Durant l’Afrique précoloniale, la chevelure revêt une place centrale dans l’organisation des différentes ethnies. Le cheveu est le premier vecteur de la beauté noire, signe d’ingéniosité et de richesse culturelle. Juliette Sméralda, sociologue de la culture à l’Université des Antilles, et auteure de l’ouvrage : « Peaux noires, cheveux crépus : l’histoire d’une aliénation » décrypte cette problématique liée aux cheveux des afro-descendants : « Les sociétés africaines étaient extrêmement hiérarchisées. Le corps était le support des indications. Il donnait à voir les statuts sociaux et les appartenances tribales des individus. Les Africains ont inventé des modèles de coiffures complexes de par la nature de leurs traits, de leur élégance et de leur architecture ».

Pourtant, l’apparition de la traite négrière et de l’esclavage a provoqué un déracinement de l’individu, une perte de son identité culturelle, une déshumanisation. Elle explique : « Les colons blancs avaient du mal avec les traits physiques des noirs. L’Africain a ainsi senti le rejet et le mépris dans le regard des blancs. Il était dans une position de dominé, dépouillé de toute forme d’intimité par rapport à lui-même. Aussi, lorsque le regard du colon se pose sur l’Africain, il y a quelque chose qui est de l’ordre de l’horreur. Dans les yeux du maître, l’esclave s’est vu sale et rebutant ».

Depuis les années 1950, le monde capillaire voit le triomphe du défrisage. Cette méthode qui consiste à appliquer une crème chimique et corrosive sur le cuir chevelu, permet de raidir le cheveu pour lui donner une apparence lisse. Spécialiste des problèmes identitaires de la diaspora africaine, Juliette Sméralda souligne la relation de domination qui découle de cette pratique : « il faut comprendre pourquoi les femmes se défrisent, car ça n’a rien d’automatique. Le public noir est celui qui fait le plus vendre, parce que l’esthétique qu’on lui impose est une esthétique qui est très éloignée de ces traits naturels. […] Pour valoriser la culture occidentale, il a fallu dénigrer la culture africaine. L’Occident a donc renié physiquement les Africains pour les assimiler aux canons esthétiques de la beauté blanche. Se défriser les cheveux, c’était se défaire de sa texture crépue, car ce caractère n’était pas accepté ».

Enjeux d’actualité : entre réappropriation et condamnation

Face aux pratiques délétères du défrisage –provoquant chutes de cheveux, brûlures et potentiellement des cancers– et face aux diktats véhiculant une conception de la femme canonique aux cheveux lisses et soyeux, le courant nappy est apparu aux Etats-Unis dans les années 2000 pour gagner le reste du monde quelques années plus tard. Le terme nappy, contraction des mots « natural » et « happy » en anglais, regroupe les personnes qui ont abandonné les agressions répétitives de leur chevelure afin d’arborer fièrement leur tignasse naturelle et « habiter leur corps de façon sereine », note la sociologue. La chanteuse Solange Knowles (et son titre « Don’t touch my hair » sorti cet automne), ou encore l’actrice Lupita N’yongo, révélée en 2013 dans « 12 Years a Slave », incarnent cette prise de conscience. Plus qu’une tendance éphémère, le mouvement nappy est un état d’esprit. Pour beaucoup, être nappy constitue une forme de réappropriation identitaire, de revendication politique qui tire son origine du Black Power, mouvement de lutte pour les droits civiques dans les années 1960 et 1970.

Pourtant, si la société tend vers une reconnaissance de la diversité capillaire, l’actualité nous rappelle que le chemin vers une acceptation de la différence est encore long, en témoignent les polémiques qui émergent perpétuellement dans la sphère médiatique. Ainsi, en juillet 2015, un magazine people publiait l’article : « comment soigner vos crinières ethniques ? ». Quelques mois plus tôt, la presse people avait comparé la coupe afro de Solange Knowles à des « dessous de bras ». Plus récemment encore, c’est en Afrique du Sud qu’ont éclaté des protestations. En effet, dans une école de Pretoria, des lycéennes se sont vu sanctionnées et menacées d’exclusion par le corps enseignant car elles ont refusé de se lisser les cheveux, et de se conformer à une esthétique qui n’était pas la leur.

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« Je vois mes cheveux comme mes cheveux »

Nous avons rencontré Maliza, artiste éclectique et touche-à-tout qui se cache derrière le blog SamouraiShampoo.com. La musicienne, rwandaise d’origine et qui vit en Suisse, se souvient: « J’associais le fait de m’occuper de mes cheveux à quelque chose de pénible et douloureux. La première fois que j’ai défrisé mes cheveux, je me suis dit waouh ! C’est super ! Le peigne glisse… je n’ai plus de nœuds ! J’ai eu les cheveux ultrafins alors à un moment j’ai décidé de les laisser pousser et j’ai eu autour de moi des retours positifs qui m’ont conduit à comprendre pourquoi j’avais autant de difficulté à me voir avec mes cheveux naturels ».

Revendication politique ? Simple moyen d’expression ? Ou encore prolongement de sa personnalité ? Maliza explique : « Ce sont mes cheveux. Ça fait partie de moi ! Je ne suis pas en revendication d’une forme de juste ou pas juste. Je pense qu’il faut simplement avoir pris le temps de se questionner parce qu’en tant que femme africaine en Europe, on a une image de la beauté qui est biaisée ». Quant aux pressions dans le monde professionnel, l’artiste confie n’avoir jamais essuyé de remarques gênantes, au contraire. Elle concède néanmoins qu’ « on s’habitue et on anticipe des allusions potentiellement offensantes ».

Comment sortir alors d’une vision normative de l’individu ? Comme le suggère Juliette Sméralda : « continuer à penser en terme de beau, c’est continuer à penser qu’il y a une valeur esthétique universelle ».

E.A.

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