Martin Kollar, savoir regarder ce qui semble anodin

Au Musée de l’Elysée à Lausanne, du 21 Septembre au 31 Décembre, l’artiste d’origine tchécoslovaque Martin Kollar propose un voyage déroutant sur l’immuable et le provisoire. Regard personnel et pourtant universel, un brin désarmant, à la découverte de la temporalité.

 

 

“Provisional Arrangement”, c’est le nom de l’exposition qui découle du Prix Elysée 2014, mis en place par le Musée de l’Elysée (Musée de la photographie). Un jury interne et plus de quatre cents candidatures, surtout des artistes à mi-carrière, pour qui ce prix pourrait représenter un véritable coup de pouce. Huit candidats retenus, et, finalement, c’est Martin Kollar qui l’emporte. Originaire de l’ancienne Tchécoslovaquie, cet artiste à double-facette (puisqu’il est aussi réalisateur) a récolté des images pendant six ans, de 2010 à 2016, capturées sur le vif. Il en rend compte après un considérable travail de sélection.
Rendre visible la temporalité, un défi osé pour l’artiste. Lydia Dorner, commissaire de l’exposition, a pu le suivre dans son cheminement artistique, mais également personnel et réflexif, autour du thème proéminent de son oeuvre : le temps. Ce temps qui passe et que l’on interroge sans cesse, entre immuable et provisoire.

 

Un voyage au coeur de l’Elysée

“Accepter le voyage proposé par Martin Kollar c’est consentir à un certain lâcher prise” lit-on dans la préface du livre qui accompagne l’exposition. “C’est un voyage à double sens”, d’abord celui d’un artiste qui a un projet précis. Mais également celui de dix-huits pays traversés et photographiés, sans frontière clairement définie entre chacun. Un voyage plus concret, sur la route. Et un voyage plus spirituel, presque philosophique, d’ancrage de l’image dans une société figée.

Vingt huit images sont exposées dans les sous-sols du Musée de la photographie. Elles proposent un voyage personnalisé à tous les visiteurs. En effet, une base de narration est bien présente, puisqu’il y a un ordre supposé de l’enchaînement des photos. Pourtant les codes intrinsèques de l’image ne sont pas respectés : ni légende, ni texte d’accompagnement. “Le visiteur est interpellé, même frustré, parce qu’il a une liberté d’interprétation totale du lieu, de la situation, des acteurs” confie Lydia Dorner.

La sensibilité de l’artiste se révèle au fur et à mesure des oeuvres contemplées, son histoire fait écho à des réflexions plus universelles. Il suggère une réflexion quasi métaphysique sur l’art de savoir regarder ce qui semble anodin, mais également sur l’aspect éphémère de l’existence toute entière, notamment par le séquençage de photographies dures à regarder. C’est le cas de cet homme en flamme, grand format dans la dernière salle, qui sort d’une habitation. Alors le visiteur s’interroge : Que se passe-t-il ? Libre à lui de s’en faire sa propre opinion. Mais derrière ces images, un message poétique évident de la démarche de l’artiste : la résilience de l’Homme.

 

Un éveil brut des sens

Plongé dans l’ambiance à la fois élégante et un peu obscure de l’Elysée, le visiteur entame une danse, afin de découvrir la subtilité des scènes qui s’offrent à lui. Les formats sont étudiés pour inciter au mouvement. Se rapprocher d’une petite photo afin d’en saisir un contexte, une explication. Comme cette jeune femme avec son enfant qu’elle porte ventralement et qui manie des extincteurs, visiblement lors d’un exercice. Ou encore cet oiseau, l’un des premiers drones de la Seconde Guerre mondiale, on se rapproche, un coup d’oeil en diagonale et voilà sa cage, révélée toute en finesse par un mouvement de rotation du corps.

“Il n’y a aucune mise en scène de l’image de la part de l’artiste, c’est une capture de scènes réelles pour lesquelles il a parfois fait six-cent kilomètres afin de les figer”, explique Lydia Dorner quant à la démarche de Martin Kollar à propos de ce projet. “Il fonctionne beaucoup à l’instinct aussi”, et c’est ainsi que le visiteur éveille le sien, laissant libre cours à son imagination et à son interprétativité de ces scènes du quotidien qui remettent en question l’immuable de nos sociétés modernes. Le traitement frontal que propose l’artiste, propre à la photographie contemporaine, est un appel à l’usage des sens et du questionnement.

 

NoAn.

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