Rifugi : une exposition sentinelle

Installé au cœur de l’Université de Lausanne, sur le site de Dorigny, l’espace d’art contemporain Le Cabanon présente l’exposition Rifugi du 6 octobre au 15 décembre, avec le Laboratoire EAST de l’EPFL. Une invitation à la réflexion autour de la thématique du « refuge », traitée entre discours artistiques et réalité politique par six artistes suisses.

Rien n’est moins étrange que de traverser à 18h la cafétéria de l’Université, encore pleine d’étudiants en manque de caféine, pour se rendre au vernissage de la première exposition collective du Cabanon. Conçue par le jeune étudiant-commissaire Nicolò Latini, l’exposition Rifugi réunit les créations du photographe Andrei Dragoi, des artistes plasticiens Pier Giorgio De Pinto, Christine Matthey-Isperian, Tristan Savoy et Mazyar Zarandar, ainsi que de la metteure en scène et performeuse Adina Secrétan. Créé en 2009 par l’assistante en histoire de l’art contemporain Céline Eidenbenz, l’espace du Cabanon met en valeur la production artistique contemporaine suisse et permet aux étudiants de dialoguer avec les artistes. Dans cette perspective d’échanges entre théorie universitaire et expérience pratique, le Cabanon s’est associé au Laboratoire EAST de la section d’architecture de l’EPFL afin de créer un Pavillon éphémère, conçu par Djuna Spagnoli, qui permet à deux milieux distincts de collaborer pour penser un nouveau lieu dédié à l’art. Une collaboration enrichissante qui a permis à Francesco Anfosso, l’un des étudiants en architecture ayant travaillé sur le projet, de se confronter à la réalité du terrain : « J’ai beaucoup appris sur la relation architecte-client et sur l’attitude à adopter avec les ingénieurs » affirme-t-il. Et d’ajouter : « Je suis également satisfait de la façon dont les étudiants de l’Université se sont approprié le Pavillon !».

Le refuge comme objet du discours artistique

Le mot « refuge » désigne-t-il uniquement un lieu de protection contre le danger, comme le voudrait la définition traditionnelle, ou revêt-il une autre signification ? Comment cet espace se matérialise-t-il actuellement dans notre société ? C’est à partir de ces interrogations que les artistes ont construit leur propre discours artistique, tantôt dans une perspective théorique tantôt comme un acte politique. Zoom sur deux créations exposées au Cabanon :

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Pier Giorgio De Pinto, C’est où chez soi?, 2016, structure en bois, jute, mousse dure en polystyrène et paille.

L’installation de Pier Giorgio De Pinto s’inscrit dans cette problématique théorique. Conçue comme un cocon intimiste dans lequel les visiteurs peuvent s’installer, la structure rapproche la notion de refuge à l’idée du lieu de naissance. L’artiste présente ici un espace indéfini dans lequel le temps semble suspendu, permettant aux visiteurs d’interroger leur propre conception du lieu d’origine.

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Christine Matthey-Isperian, Europe 2016, 2016, barrières métalliques et fils de fer rasoir.

Dans une perspective résolument plus militante, l’artiste Christine Matthey-Isperian présente ici une structure traitant de la problématique des réfugiés et de la responsabilité de l’Europe face à leurs demandes d’asile. L’œuvre dénonce l’absence de refuge et la politique d’exclusion européenne, symbolisée par les barrières et les fils barbelés.

 

L’art comme acte politique

« L’art est aujourd’hui très important pour diffuser une idée, faire réfléchir les gens » explique Adina Secrétan au sein de l’espace du Pavillon, qu’elle a investi avec le musicien et plasticien Mazyar Zarandar. Cette idée est surtout un cri émis à l’encontre de la politique d’intégration en Suisse qui ne permet pas aux immigrés de vivre dans des conditions décentes. Afin de dénoncer la précarité des personnes requérantes, Adina Secrétan présente l’installation Black Buvette, un bar nomade à l’intérieur du Pavillon tenu en partie clandestinement par des individus en attente d’un permis de séjour. Enfin, pas tout à fait clandestinement : détournant à son avantage et en toute légalité la LAsi (loi sur l’asile) et la loi sur le travail au noir (LNM), Adina Secrétan parvient à générer de petites sommes d’argent symboliques pour les aider. En effet, il y a une exception dans la loi définissant le travail : considéré comme une activité engageant l’obtention d’un gain (et ce même si elle est faite gratuitement), il peut néanmoins être compris comme la somme de petits services rendus entre amis. Et dans ce cas particulier, ce n’est plus du travail mais de la serviabilité ! Dans ce contexte, et grâce au troc d’objets contre des boissons, la Black Buvette permet aux réfugiés d’espérer un avenir plus solidaire. C’est sur cette note de convivialité que les visiteurs quittent le Pavillon, magnifiquement mis en scène dans une atmosphère orientale par Mazyar Zarandar, certains déjà une bière à la main et un bonnet en moins…

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Mazyar Zarandar, Living Room, 2016, bois, moquette, hauts-parleurs, peinture acrylique, lampes frontales et bidons en plastique; Adina Secrétan, Black Buvette, 2016, une buvette a-légale.

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