Violences et manifestations sont-elles complémentaires ?

Le 28 septembre, cinq ex-employés d’Air France ont été condamnés pour violences en réunion, suite à l’ « affaire de la chemise déchirée ». Comment peut-on expliquer ces violences ? Et pourquoi la situation des syndicats suisses semble-t-elle si différente ? Rencontre avec Lucas Dubuis, porte-parole d’Unia et Philip Basinger, sociologue à l’université de Neuchâtel. Photo : leprogres.fr

Le 5 octobre 2015, aux alentours de midi, le monde entier a les yeux rivés sur Roissy. Il faut dire que le spectacle est des plus impressionnants : Xavier Broseta et Pierre Plissonnier, deux cadres d’Air France, sortent par la petite porte (ou plutôt par-dessus le grillage) de leurs bureaux, sans chemise ou presque.

Ces événements font suite à échec des négociations entre la direction de l’entreprise et les syndicats des pilotes. Sans l’aboutissement des discussions, la compagnie aérienne avait menacé d’appliquer un « plan B » prévoyant 2’900 suppressions d’emplois. C’est contre ce plan que les salariés d’Air France s’étaient rassemblés le 5 octobre.

 

« Qu’est-ce que la violence ? »

Les syndicats en sont donc arrivés aux mains. Mais pour Lucas Dubuis, la violence se trouve dans les deux camps : « Il faut placer ces actes dans leur contexte. On ne peut pas résumer la violence aux seuls actes des employés. 2’900 licenciements c’est aussi une très forte agression ». « La violence d’Air France est plus structurelle, donc moins médiatisée, ajoute Philip Balsiger. C’est le rôle des syndicats de la rendre visible. De plus, définir ce qui est violent et ce qu’il ne l’est pas est très compliqué et varie selon le point de vue de chacun ». Le porte-parole d’Unia abonde : « pour certains, le simple fait de manifester dans la rue constitue déjà une agression envers leurs tympans… ».

La violence n’a pas la cote auprès du public, explique le sociologue : « Depuis le XVIIIème siècle, la violence est décriée. On attend donc des syndicats, mais aussi de la plupart des autres associations qu’elles optent pour des modes d’actions pacifistes ». Une réalité qu’Unia a bien comprise : « On n’utilise pas la violence dans notre syndicat, assure Lucas Dubuis. On sait qu’elle sera dommageable pour notre organisation ». Mais des méthodes plus musclées ont aussi fait leur preuve : « Bien que mauvaises pour l’image d’un syndicat, des études montrent que la force peut aussi être efficace pour atteindre certains buts, affirme Philip Balsiger. C’est le cas en France où les syndicats ont bien plus souvent recours à la violence qu’en Suisse ».

 

« Les syndicats suisses sont plus puissants que les français »

Un syndicat plus bruyant est-il plus puissant qu’un autre qui négocie ? Selon Philip Balsiger, il faut éliminer cette idée : « La plupart des actions musclées des syndicats français sont plutôt des démonstrations de faiblesse. Il s’agit là d’un des seuls leviers qu’ils ont, un geste de dernier recours. En Suisse, les syndicats ont plus d’adhérents et de possibilités de négociations ». Un constat auquel adhère le syndicaliste : « En France, le dialogue entre les salariés et les directions est plus difficile, voire complétement absent, alors qu’en Suisse le dialogue social est plus développé. Lors d’un conflit,  le conseil d’Etat tente de jouer les médiations et les deux côtés font plus d’efforts pour en sortir ».

Ce qui n’empêche pas la Suisse d’avoir ses propres faiblesses : « Certains secteurs sont mieux protégés que d’autres, regrette Lucas Dubuis. L’Etat défend correctement les agriculteurs, alors que la politique industrielle et tous ses emplois est complétement délaissée. La protection des grévistes n’est pas suffisante non plus. Les employés se dressant contre leurs patrons sont licenciés sans problème ». Et Philip Balsiger de conclure : « Il est difficile de trouver un compromis. D’un côté les syndicats peuvent trouver une solution à plus de conflits, mais lorsque le conflit ne s’arrange pas alors la protection des travailleurs est assez faible. C’est la règle d’un marché suisse plus libéral ».

 

MaG

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