La Fnac pour tourner la page des librairies de proximité?

Le distributeur français Fnac ouvrira ses portes prochainement dans l’enceinte de la Maladière, à Neuchâtel. La nouvelle n’est pas du goût des librairies indépendantes, dont la prospérité se voit soudainement remise en question.

Photo: Jasmine Behnam

« C’est à la fois une profession bafouée et une manière d’agir qui est insupportable ». Alors que la Fnac s’apprête à prendre ses quartiers dans le centre commercial de la Maladière, Florence Bourdin ne mâche pas ses mots. Gérante de la librairie généraliste Mot de Passe, au sein du même établissement, elle s’explique: « nous avions une clause de non-concurrence au moment de signer le bail, et force est de constater qu’elle n’est pas respectée ». Cette clause stipule que son activité dédiée au livre a droit à l’exclusivité commerciale dans le bâtiment jusqu’au terme du contrat, soit en 2021.

Dans ce contexte, l’arrivée d’une multinationale du divertissement a de quoi surprendre. Selon Florence Bourdin, les responsables de la Coop, qui est le bailleur du centre, considèrent toutefois que la Fnac n’est pas un concurrent direct pour l’enseigne actuelle. « Sachant que nous vendons également du thé, ils nous classent en tant que quincaillerie plutôt que librairie », s’insurge-t-elle, en dénonçant une tentative de contourner la clause. Contactée à plusieurs reprises, la Coop n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.

Au-delà du conflit, la mainmise des grands distributeurs sur le commerce des livres n’a rien de réjouissant aux yeux de la commerçante. « L’offre d’un géant comme la Fnac est centralisée, uniformisée; c’est un nivellement par le bas », déplore-t-elle. Cette procédure s’effectuerait au détriment des auteurs et du commerce helvétique. « Nous faisons travailler les différents acteurs du monde de la librairie en Suisse, contrairement à la Fnac qui se fournit exclusivement en France », distingue la libraire. « Elle jouit ainsi de marges considérables car les prix seront bien suisses, eux ».

En cas de faillite des petits commerces indépendants, les écrivains régionaux perdraient alors une vitrine précieuse pour faire connaître leurs ouvrages. Forts de leur enracinement local, ces magasins s’engagent plus volontiers à promouvoir les moteurs culturels régionaux. Des séances de dédicaces sont notamment organisées pour rapprocher la population de ces auteurs parfois méconnus.

Une proximité qui se reflète aussi dans la relation à la clientèle. « La librairie indépendante contient notre touche personnelle, puisque nous commandons ce que nous voulons faire partager à notre lectorat ». Un commerce de taille humaine en somme, qui place le client au cœur de ses priorités. « Nous faisons en sorte que toute personne qui franchit les portes de notre boutique se sente comme à la maison », confirme Joëlle, co-gérante de la librairie du Rat Conteur.

Emblème de cet état d’esprit, une librairie itinérante a été créée l’année dernière par le Rat Conteur. Dénommé Nomade, ce camion circule régulièrement dans les marchés et autres foires de villages du canton de Neuchâtel ainsi qu’à Bienne, où il n’y a plus le moindre indépendant francophone.

Une démarche particulièrement appréciée dans les communes faiblement desservies. « Les gens sont sensibles au fait que l’on prenne l’initiative de nous rendre nous-mêmes vers eux, afin de leur faciliter l’accès à la lecture », se réjouit Joëlle. Le projet a servi de tremplin pour ce commerce en pleine expansion, dont la clientèle a ensuite grimpé en flèche malgré la concurrence. Même son de cloche du côté de Mot de Passe, qui articule un chiffre d’affaires de 600’000 francs en 2015, avec des bénéfices en hausse.

Si la Fnac fait trembler, la certitude de s’être singularisé au sein du marché reste un acquis rassurant. « Nous sommes bien spécifiques et travaillons en étroite collaboration avec les écoles», se rassure Joëlle. Le tout avec une passion dévorante pour la profession. « On vit notre librairie, on rêve notre librairie, et quand on part en vacances elle nous manque », conclut-elle.

A l’heure où de grands bouleversements se préparent dans le paysage littéraire neuchâtelois, un optimisme résigné semble de mise parmi les indépendants, qui n’excluent pas de collaborer pour affronter le géant Fnac. Au consommateur de déterminer désormais vers quel type d’expérience il souhaite se tourner.

 

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