Shakespeare à la sauce MadMax : un audacieux pari

Shakespeare et Madmax ensemble au théâtre… mais comment est-ce possible ? C’est le pari relevé par le comédien et metteur en scène Sandro De Feo avec l’école de théâtre du Centre Culturel Neuchâtelois. Du 19 au 29 mai, la science-fiction a côtoyé la féerie shakespearienne sur la scène du Théâtre du Pommier, le temps d’un « Songe d’une nuit d’été ». Une œuvre magistrale dont l’humour et les enjeux n’ont pas pris une ride.

« Bonjour ! Bienvenue ! Un verre d’eau ? ». La pièce a déjà commencé lors de notre entrée dans la salle de spectacle du Théâtre du Pommier. Tous sourires, les comédiens nous plongent immédiatement dans le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare en nous invitant à gagner nos places et à prendre part aux festivités du mariage du duc d’Athènes, Thésée, avec la reine des Amazones, Hippolyta. Un début de pièce prometteur pour la troupe théâtrale du Centre Culturel Neuchâtelois qui signe avec ce spectacle l’aboutissement de sa formation de trois ans, en collaboration avec le comédien Sandro De Feo. Celui-ci réitère pour la seconde fois son expérience de la mise en scène [après La Visite de la vieille Dame de Dürrenmatt en 2014] à l’occasion du 400e anniversaire de la mort de Shakespeare.

Écrite en 1594, Le Songe d’une nuit d’été est une œuvre ambitieuse dont l’apprentissage des sonorités baroques a donné du fil à retordre à la troupe, comme en témoigne la comédienne Karin Bärtschi-Perroset : « J’ai répété mon texte une centaine de fois en le déclamant avec des mots personnels afin de mieux me l’approprier. La meilleure manière de l’apprendre a été de le transposer dans ma vie quotidienne ». Bien que l’édition choisie par Sandro De Feo date de 2008, la langue reste d’époque car « elle comporte à la fois de la prose et des vers, comme dans l’édition originelle du Songe d’une nuit d’été. J’ai préféré prendre la voie du milieu, même si on ne peut pas dire que ce texte soit contemporain » ajoute-t-il.

Un univers amoureux tronqué

Un texte ardu pour les comédiens mais bien moins pour les spectateurs qui se laissent porter par sa justesse et sa drôlerie, mises au service des déboires sentimentaux des personnages. « Plus je l’aime, plus il me hait », « Plus je le hais plus il m’aime » se tourmentent Hermia et Héléna en cœur à propos de Démétrius qui, avec Lysandre, forment un duo d’amours impossibles. Shakespeare place l’action de sa comédie à Athènes ainsi que dans les bois environnants la ville. Tandis que le mariage de Thésée et d’Hippolyta bat son plein, un premier élément perturbateur survient lorsque Egée demande de l’aide au duc face à sa fille désobéissante, Hermia. Cette dernière refuse d’épouser Démétrius, l’homme choisi par son père, car elle est éprise de Lysandre – également amoureux de la jeune fille. Démétrius, amoureux d’Hermia, est lui-même follement aimé d’Héléna pour qui il n’a pas un regard. Afin d’échapper à la loi athénienne de la mort, Lysandre et Hermia s’enfuient dans les bois pour vivre librement leur amour. Au courant de leur escapade, Démétrius et Héléna se jettent à leurs trousses. Le basculement de la réalité au songe se fait dans les bois ; véritable monde féerique gouverné par le roi et la reine des fées Titania et Oberon, dont les querelles incessantes promettent de nouveaux déboires. Entre élixir d’amour et confusion, les personnages du Songe d’une nuit d’été nous emmènent à l’aventure…

De la féerie à la science-fiction

Ce monde féerique, Sandro De Feo l’a abordé de façon plus moderne en le rapprochant de l’univers de MadMax ; une association esthétique apparue comme une évidence afin que les comédiens s’approprient plus facilement l’œuvre. En leur donnant une image connue de tous, les films de science-fiction américains, et en travaillant sur les points communs de ces deux univers, le metteur en scène a souhaité restituer l’esprit de la pièce de Shakespeare.

« Je me rappelle tout particulièrement dans un des MadMax d’un personnage à la voix aigüe qui sort de la terre avec une arbalète. Je me suis immédiatement dit que c’était Puck ! ». Une idée qui a suscité l’enthousiasme de la troupe. « Avec la costumière Janick Nardin, nous avons réussi à créer quelque chose qui ne fasse pas costume et qui soit crédible. Notre but était que les comédiens aient l’impression d’endosser une seconde peau ! » explique-t-il. À l’inverse du contexte athénien où les comédiens portent des tissus légers de couleur claire, le monde de la féerie est peuplé de personnages aux vêtements de cuir, affublés de parures aux couleurs excentriques et évoluant dans une atmosphère tribale et mystérieuse. Le parallèle entre la folie de Shakespeare et la folie de George Miller réside ainsi dans l’énergie et la puissance qu’ils dégagent.

Une mise en scène revisitée

Énergie que l’on retrouve autant au niveau de la mise en scène que de la bande-son du spectacle. En effet, Sandro De Feo a complètement modifié la structure de la salle en plaçant les spectateurs de chaque côté des comédiens, laissant à ces derniers une plus grande liberté de jeu et d’interaction avec le public. Autre avantage : les changements d’univers et de personnages, qui ont été réfléchis efficacement car ils sont marqués par une symbolique spécifique permettant aux spectateurs de se repérer tout au long du spectacle (une lumière, un vêtement, une couleur de cheveux, etc.). Cet aspect est particulièrement important car les comédiens jouent entre deux et quatre personnages chacun, et un personnage peut être interprété par plusieurs comédiens. Une réelle performance, et tous ont défendus fièrement leurs rôles, certains de manière plus convaincante que d’autres.

Même si les changements fréquents de personnages pourraient nous faire regretter tel(le) ou tel(le) comédien(ne), le metteur en scène et la troupe du CCN ont réussi leur pari ! Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare est une pièce drôle, intelligemment revisitée et qui nous apparaît intemporelle, tant dans ses enjeux que dans son humour.

Amalia Dévaud

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