Paris: La France est-elle vraiment en guerre?

Interview du sociologue Yves Sintomer autour du mot « guerre », en réponse aux attentats perpétués le 13 novembre à Paris.

Yves Sintomer est professeur de sociologie politique. Il enseigne à l’Université de Neuchâtel ainsi qu’à l’Université de Paris 8 et il est membre de l’Institut Universitaire de France. En tant que sociologue mais aussi que citoyen parisien, il répond à nos questions.

 

Image empruntée sur le site de l'Université de Paris 8
Image empruntée sur le site de l’Université de Paris 8

Dans de nombreux discours, François Hollande a utilisé le mot « guerre ». Selon vous, était-ce judicieux ? Qu’est-ce que ce terme implique ?

L’emploi de ce terme est une erreur, il est inadéquat car il engage la France dans une dynamique sans issue. Un tel mot est expliqué par une réaction irrationnelle, ou pour des raisons plus politiciennes.

On peut expliquer ce discours de guerre qu’a eu François Hollande par deux facteurs. Le premier est qu’il y a eu un manque de profondeur historique dans la réflexion ainsi qu’un manque de prise de distance par rapport au problème. Il a pensé à court terme. Le deuxième est un facteur purement électoral, le Président était dans un creux persistant de popularité et a saisi cette occasion pour essayer de se refaire une image. Le côté militariste, la poigne dans son discours pour répondre aux évènements étaient bien utiles, bien que ces mots et ce comportement soient plutôt l’opposé de son attitude habituelle.

 

Peut-on dire que la France est aujourd’hui en guerre ?

Tout dépend ce qu’on appelle « en guerre ». Elle ne l’est pas au sens propre du terme à l’intérieur du territoire français, mais elle est engagée dans des actes de guerre au Moyen–Orient, qui de l’avis de la majorité des spécialistes du Moyen-Orient, ne dessinent pas un avenir viable à moyen terme.

La France est soumise à un risque non négligeable de répétitions d’attentats terroristes, mais cela ne signifie pas qu’elle soit en guerre à l’intérieur. Il est assez probable que de nouvelles attaques soient perpétrées ces prochains mois pour les mêmes causes que les attentats de novembre et que ceux de janvier, à Charlie Hebdo. D’autant que les auteurs de ces attentats ne mettent pas d’importance dans le fait de rester en vie dans les attaques.

 

Diriez-vous qu’un nouveau genre de guerre a émergé ?

Oui, ces conflits n’ont pas grand chose à voir avec les guerres classiques du passé. Ici on a des « guerres » très asymétriques, l’EI n’étant pas un Etat véritablement reconnu. C’est l’effondrement d’Etats locaux qui produit cette situation. On ne parle pas vraiment de guerre mais de séries de conflits armés. Hors du Moyen-Orient, Al-Qaïda auparavant, l’EI aujourd’hui, ce n’est pas une guerre au sens propre du terme, ce sont plutôt des actes terroristes menés de façon déterritorialisée.

Si demain l’EI s’effondrait en Syrie ou en Irak, la menace terroriste ne disparaîtrait pas pour autant. Une infrastructure matérielle pour la favoriser disparaîtrait, ses réseaux seraient sans doute affaiblis, mais les limites d’une riposte purement sécuritaire et militaire seraient vite évidentes.

 

En janvier, les attentats à Charlie Hebdo étaient ciblés, en novembre ils visaient simplement à tuer en masse, à faire régner la terreur, que pensez-vous de cette évolution ?

L’évolution est effectivement tout à fait nette. C’est une chose de cibler un journal satyrique d’un côté, de cibler un super marché cachère de l’autre, et donc une confession : c’en est une autre de faire ce qui s’est passé il y a trois semaines, des actes d’une violence inouïe.

Nous ne sommes pas encore en état de mesurer exactement quelles étaient les cibles. Une cible était clairement identifiée, celle d’une jeunesse intellectuelle plutôt bohême. Ce serait le public des étudiants de l’UniNe si les faits s’étaient produis à Neuchâtel. C’est vraiment ce milieu-là qui était visé, et l’impact n’aurait pas été le même si ça avait eu lieu aux Champs-Elysées ou à Neuilly, la population y étant socialement différente. Ici c’est vraiment une population jeune, avec un fort capital intellectuel et pas forcément beaucoup de moyens économiques qui a été visée.

Au Stade de France, la cible était un public populaire, c’est encore plus « Monsieur et Madame Tout le monde », sans doute dans le but de faire le plus de dégâts possibles lors de ce rassemblement, mais des ombres subsistent.

Cette évolution est inquiétante pour la population car elle signifie que n’importe quelle personne vivant dans un grand centre urbain peut se sentir menacée. La menace se diffuse et je pense que c’est ce qui était recherché, de répandre la menace de façon beaucoup plus large, pour provoquer une réaction de raidissement et pour renforcer les extrêmes dans le camp français. L’extrémisme de l’un pousse à l’extrémisme de l’autre. Le raidissement que l’on constate aujourd’hui en France est paradoxalement favorable au terrorisme, au recrutement terroriste, en tout cas d’extrémistes islamiques, et c’est ce qui était visé.

 

En tant que sociologue, pensez-vous qu’on peut concrètement faire la guerre au terrorisme ?

Dominique de Villepin, un ancien premier ministre français, disait que c’est une absurdité de prétendre faire une guerre contre le terrorisme, car une telle guerre ne peut par nature pas se finir. Il ne s’agit pas d’une guerre classique que l’on déclare et que l’on clôt, il n’y a d’ailleurs pas eu de déclaration par le Parlement. On a vu les Américains et Bush, après le 11 septembre 2001, placer leurs actions sous le terme de la guerre contre le terrorisme. Et ce qui a été fait c’est une guerre en Afghanistan, c’est une guerre en Irak. Ce n’étaient pas des guerres contre le terrorisme, elles étaient beaucoup plus ciblées que cela et ont eu des conséquences absolument terribles en terme de diffusion du terrorisme. L’expression de « guerre contre le terrorisme » est erronée et induit une stratégie sans issue. Il y a tout de même des solutions, afin d’avoir une réaction appropriée et pour freiner cet élan de terrorisme.

 

Quel genre de solution ?

Nous pouvons tout d’abord renforcer l’action des services secrets et de renseignements, dont l’action a été peu probante jusque-là. Les USA l’ont fait mais d’une façon indiscriminée avec des écoutes de masse. On a vu les problèmes que ces écoutes ont posés (écoutes de gouvernements alliés, de millions de citoyens). Ils ont mis l’ensemble de la population sous surveillance, plutôt que de cibler beaucoup plus précisément. Il faut aussi soutenir localement de façon décidée les groupes démocratiques qui s’opposent à l’EI, à commencer par les kurdes.

Enfin, il faut surtout s’attaquer aux problèmes de fond qui minent le Moyen Orient. L’Etat qui y est le plus puissant, l’Arabie Saoudite, est un régime comparable à un régime fascisant. C’est l’un des régimes les plus autoritaire de la planète, c’est sans doute le pays où les droits des femmes sont les plus bafoués. C’est un pays qui finance très largement des versions extrêmement radicales de l’islam et c’est le pays qui dans la région est le meilleur allié des Etats-Unis mais aussi de la France. Cela ne peut que provoquer des résultats aux conséquences désastreuses.

 

Vous qui êtes citoyen parisien, avez-vous des appréhensions ? Comment vivez-vous la situation ? Et vos étudiants de l’Université de Paris 8 ?

J’étais au Stade de France avec mon fils lorsque les attentats se sont déroulés le vendredi. De plus, j’habite à St–Denis, à 50 mètres d’où a eu lieu l’affrontement armé le mercredi 18 novembre au matin entre les policiers et les terroristes. J’étais donc aux premières loges, donc oui j’ai des appréhensions. Toutes les universités parisiennes ont vu des étudiants, des enseignants et des anciens étudiants touchés. Chacun connaît directement ou indirectement des personnes parmi les victimes. Ce qui fait peur c’est qu’aujourd’hui on a peut-être plus de chance de mourir comme cela que dans un accident de la route !

Il y a une deuxième source d’inquiétudes, encore plus grande : on se demande où va la France. Sur fond d’une profonde crise identitaire et en partie du fait d’un modèle socio-économique inadéquat, les signes sont extrêmement négatifs : il y a une forte crispation politique, les prochains résultats électoraux risquent d’être un coup de tonnerre. Je pense que nous sommes entrés dans un cycle de régression politique qui n’est pas inéluctable mais qui est profond, et qui pourrait nous amener à des solutions autoritaires, xénophobes et dangereuses. La différence de réactions entre l’Allemagne et la France par rapport à la question des réfugiés est de ce point de vue éclairante, déjà avant les attentats, et l’écart risque de s’accentuer.

 

CZ

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