Le Moche, au Théâtre du Passage

 

Il était une fois, un moche… La Compagnie De Facto, sous la direction de Nathalie Sandoz, sur un texte de Marius Von Mayenberg met en exergue avec noirceur, décadence et humour la société moderne pleine de conformisme, accrochée à des critères de beauté aseptisés.

Photo : Théâtre du Passage

Au Théâtre du Passage du 24 au 31 mars, Le Moche est une satire, délicieusement drôle et acerbe, des sociétés actuelles. Lette, employé d’une entreprise de composants électroniques, sous le joug d’un patron stressé et intransigeant, se voit refuser la présentation publique d’un nouveau module qu’il a inventé. La raison de ce refus ? Son visage. Alors que son boss tente de le mettre face à son image de façon politiquement correcte, mais peu concluante, sa femme est beaucoup plus directe et le condamne sans demi-mesure. La laideur, vaste ambiguïté, seul le public peut se représenter ce qu’elle est, de façon individuelle. Et le visage de Lette ne nous semble pas si moche que ça. C’est le premier questionnement sur la subjectivité du sujet abordé. Lette lui, d’une simplicité désarmante, décide de faire appel à un chirurgien magouilleur, ravagé par des spasmes physiques, afin de remodeler entièrement son visage. “Ça ne pourra jamais être pire que maintenant”, lui assène sa femme sans ménagement. La vie de Lette change alors drastiquement : la désillusion d’une vie plus heureuse ne dure jamais bien longtemps.

Une réflexion crue sur le paraître à l’ère de l’universalisme et des dérives qu’il engendre, portée par des acteurs incarnant leurs rôles avec brio et légèreté. Ils sont seulement quatre sur scène, chacun a deux rôles et change de peau aussi aisément que de caractère. Un double-jeu décadent qui met en haleine le public et ne lui laisse aucun moment de répit ou de repos. Le rythme de la pièce est intense, aussi insensé que les vies humaines incarnées par des personnages extrêmement proches de la réalité. C’est pour vivre avec son temps et incarner la perfection esthétique attendue par la construction sociale de la beauté que Lette change de visage. De visage, seulement ? Non, car c’est tout ce qui le rend Lette qui va s’ébranler. Pris par sa toute nouvelle popularité auprès des filles, des femmes mûres et même des hommes, le héros va se retrouver dans une situation délicate, car sa nouvelle plastique lui colle à la peau. Il devient alors le “visage de référence”, celui que tout le monde veut avoir. Son patron le met en scène et évince ses collègues sans aucun scrupule. Le paraître au-dessus de tout, guide la pièce et l’habite, lui donne corps, lui donne vie.

Le public quant à lui ne voit pas la différence, il se l’imagine, le visage du héros n’a pas réellement changé, mais dans les consciences, il est probablement considéré comme différent. L’accent est mis sur la subjectivité du beau dans l’apparence, mais aussi sur les ravages qu’il engendre. Des crises et des disputes opèrent, surtout celle de Lette, existentielle.
La mise en scène est épurée, minimaliste, elle laisse la place au sens et à la représentativité individuelle. Le public rit souvent, car les répliques sont cinglantes, sans censure ni concessions. Les comiques de situation mettent magistralement en exergue les questionnements sur soi dans un monde où les valeurs standardisées dictent les comportements. C’est une accusation presque ouverte, teintée d’ironie et de stéréotypes. Le patron qui ne pense qu’à la réussite de sa boîte, le chirurgien mené massivement par le gain et l’argent, la femme jolie et un peu naïve, l’assistant désabusé, mis sur le bas-côté, le jeune homme qui cherche ses orientations amoureuses et affectives. Des personnalités différentes, exagérées, mais toutes obsédées par l’image qu’elles renvoient.

Une heure et demi dans les méandres d’un questionnement intemporel, c’est ce que nous propose la Compagnie De Facto. C’est avec une stylistique parfaitement étudiée et maîtrisée que les comédiens embarquent un public conquis, quelque peu chamboulé, un sourire doux-amer aux lèvres. Jusqu’au 31 mars au Théâtre du Passage, Lette vous attend, ni beau, ni moche, aux visages infinis.

NoAn.

Plus d’informations : http://www.theatredupassage.ch/spectacles/le-moche

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