La Suisse, un mois après l’abandon du taux plancher : Olivier Crevoisier nous explique

Olivier Crevoisier, professeur d'économie territoriale en institut de sociologie à l'Université de Neuchâtel
Olivier Crevoisier, professeur d’économie territoriale en institut de sociologie à l’Université de Neuchâtel

L’article.ch : La BNS a pris la décision de ne plus soutenir le cours plancher de 1.20 franc pour 1 euro, quelles pourront être les conséquences pour la Suisse et ses travailleurs? 

Olivier Crevoisier : Si je viens de France ou d’Allemagne et que j’ai un salaire suisse, il devient 20 % plus attractif aujourd’hui qu’il n’était avant l’abolition du taux plancher. Les travailleurs sont alors en concurrence, et ceci de manière beaucoup plus féroce sur le plan international. Si l’on interprète cela simplement en rapport de force capital-travail, on voit très vite que les travailleurs sont sous pression et en particulier dans le secteur de l’export. Au Locle, par exemple, on perçoit déjà la baisse de salaire des frontaliers. Certains dirons que ce sont des frontaliers et qu’ils n’y perdent pas vraiment, toujours est-il que cela reflète bien un phénomène qui va se diffuser largement au-delà de la frontière : la pression sur les salaires. Cela signifie que premièrement, nous ne pourront plus exporter au même prix et les entreprises industrielles vont devoir se restructurer, à travers des licenciements et du chômage partiel. Donc, s’il y a plus de chômage et que les conditions du marché sont moins bonnes, il y aura forcément des pressions sur les salaires. Deuxièmement, la Suisse deviendra beaucoup plus attractive pour les étrangers, car les salaires seront 20 % plus intéressants. Apparais alors, une concurrence accrue dans le pays, car nous sommes, depuis une quinzaine d’années, dans un régime de libre circulation

L.ch : Quelle est la capacité d’autonomie, avec les forces de travail suisses, pour pouvoir couvrir les places de travail occupées par les étrangers ?

O.C. : Avant la libre circulation des personnes, de nombreuses dispositions obligeaient l’employeur à faire des recherches sur le marché local et prouver que personne n’était apte à occuper le poste avant d’engager une travailleuse étrangère. Il y avait à cette époque une distinction entre les étrangers et les résidents. Nous avions, ainsi, un taux de chômage relativement bas et on engageait des personnes relativement âgées. Vient alors la libre circulation des personnes, à mon avis extrêmement mal gérée à plusieurs niveaux. De nombreuses agences intérimaires se sont mises à recruter des gens de plus en plus loin, souvent des jeunes très bien formés, motivés, moins chers et qu’on peut licencier facilement (du fait qu’ils ont été engagés à travers des agences d’intérimaires). Et ces travailleurs étrangers sont ainsi, pour un employeur, plus intéressants, car plus flexibles que les résidents. Résultat : il y a un phénomène de création massive d’emplois et une augmentation du chômage en parallèle. Un phénomène qu’on ne peut pas saisir si on ne comprend pas que tous ces emplois vacants sont systématiquement alloués à des personnes qui viennent d’ailleurs. Et le franc suisse, qui monte, va encore une fois, amplifier le phénomène. Maintenant, les partis de droite et les associations patronales, qui ont toujours refusé d’aller plus loin dans la réglementation du marché du travail, se rendent bien compte qu’il va y avoir un sérieux problème politique. En effet, pour éviter des interventions au niveau politique visant à favoriser les travailleurs indigènes, ils déploient actuellement une campagne de sensibilisation de leurs membres. Cependant, les entreprises ont toujours parfaitement le droit d’embaucher qui elle veut. Aujourd’hui, on est dans une situation où les milieux économiques prennent le devant, pour éviter qu’on leur impose des lois et donc, incite à privilégier les travailleurs suisses. Or, à savoir si cette opération sensibilisation fonctionne : la question des comportements est sans réponses…

L.ch : Mais l’histoire à succès de la Suisse n’est-elle pas due, en partie, grâce à l’afflux de la main-d’œuvre étrangère ?

O.C. : Cet afflux de main-d’œuvre vient enrichir le marché du travail suisse : il apporte de nouvelles compétences. Cette croissance que l’on a connue, tant qualitative que quantitative n’aurait pas été possible sans les apports de la main-d’œuvre étrangère, c’est clair, mais la question est toujours la même : à quel moment l’ouverture du marché du travail devient dommageable ? Quand je vois le chômage qui croit en même temps que la croissance des emplois, pour moi, c’est clair, ou alors il faudra que l’on m’explique ce qu’est du « dumping salarial » !

L.ch : Mais alors quels impacts ont été déjà constatés ?

O.C. : Les choses, il est certain, ne changent pas du jour au lendemain, sauf, dans la sphère financière, où tout s’est réajusté de manière instantanée. Il y a aussi d’autres impacts immédiats très forts, par exemple, les caisses de pensions suisses (les caisses de retraite), qui ont l’essentiel de leurs avoirs à l’étranger. Ainsi, les caisses perdent 20 % sur les avoirs placés en euro, donc 20 % de moins pour payer les retraites. Un phénomène dont personne ne parle encore… Mais concernant les problèmes à long terme, c’est-à-dire, le travail, tout va dépendre du secteur d’activité. Certains domaines sont très exposés, comme le tourisme (on réserve son voyage quelques jours avant) et d’autres, comme celui des machines, qui vont entrer en chute libre seulement après quelques mois. En effet, le temps qu’on livre les commandes déjà en partie payées, il va y avoir un tampon qui va durer entre 3 et 6 mois. Cependant, les prochaines entrées de commande vont certainement être très faibles : les vrais problèmes commenceront donc dans 6 mois.

L.ch : Quels secteurs de la production helvétique ne seront pas affectés par la décision de la BNS ?

O.C. : De manière théorique, on peut distinguer deux secteurs qui ne seront pas perturbés, ou tout du moins de manière immédiate. Le premier est le marché intérieur : de l’agriculture à la construction en passant par les administrations. Le deuxième secteur qui n’est pas affecté et voire même, affecté positivement est le secteur financier. Tous les avoirs libellés en franc suisse ont pris 20 %. Par exemple, un Américain qui a des comptes en franc suisse a gagné 20 %. C’est, grosso modo une bonne publicité pour la place financière suisse. Ces secteurs se sortent plutôt bien de cette épreuve.

L.ch : Quels sont les avantages pour le peuple d’avoir un franc fort ?

O.C. : De faire des vacances meilleur marché! Mais attention, c’est une vision à relativement court terme, car il y aura bien sûr des effets par ailleurs, comme les pressions sur le marché du travail et l’appauvrissement du salarié à cause justement de ces pressions. On n’est pas certains de ce qui va se passer.

L.ch : À supposer qu’il en a les moyens, est-ce que le gouvernement devrait reconsidérer les décisions prises ?

O.C : Le problème est qu’on laisse une autonomie complète à la BNS, donc le gouvernement n’a rien à dire. M. Schneider-Amann n’a d’ailleurs été informé, par courtoisie, que quelques heures ou quelques minutes avant de rendre publique la décision. Mais si, par exemple, la BNS avait agi autrement, si elle avait baissé le taux plancher à 1.1 franc, elle aurait pris au sérieux les questions d’économie réelle, et n’aurait pas permis aux marchés de faire n’importe quoi. Là, dans cette situation, on a laissé les spéculateurs spéculer autant qu’ils voulaient, ont leur a donné raison ! De plus, un des effets de ce taux plancher est qu’il a permis d’accumuler des centaines de milliards à la BNS(de l’ordre de grandeur du PNB de la Suisse). La banque créait des milliards de francs suisses et achetait des obligations en euro et en dollars. Ainsi, elle aurait constitué un immense fond voire une somme colossale ! Cependant, à qui appartient cette fortune ? Là est la question… Effectivement, le statut hors démocratique de la BNS permet de ne pas être contrôlé par le gouvernement et de ne pas être utilisée comme un fond souverain. Alors que cet argent pourrait être parfaitement utilisé par et pour les citoyens suisses…

Propos recueillis par V.M

Une pensée sur “La Suisse, un mois après l’abandon du taux plancher : Olivier Crevoisier nous explique

  • 22 septembre 2015 à 00:24
    Permalink

    Bien analysé!

    Cet abandon du taux plancher, au delà des impacts sur le marché du travail, dans l’économie Suisse,ne va t-il pas provoquer la baisse des exportations et dimunition des importations, autrement dit la baisse de la balance commerciale? Par conséquent de la richesse globale (PIB)?

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *