Friedrich Dürrenmatt – « La Promesse »

Le roman policier devient un genre littéraire important et reconnu. Pensons à la trilogie Millénium de Stieg Larsson ou encore aux livres de Jo Nesbø. Les crimes viennent du Nord apparemment. La Suisse possède également un expert en la matière: Friedrich Dürrenmatt. Sean Penn s’est même emparé de ce livre pour en faire un film: ‘The Pledge’. Mais lisez d’abord l’oeuvre avant de la regarder. Votre imaginaire vous en remerciera.

Photo: web

Das Versprechen. Ce titre contient déjà les signes d’une bonne intrigue. Un homme lisait ce livre au coin d’un tea-room de Lausanne. Intriguant. La Promesse. Dürrenmatt. Comme s’il rappelait aux clients l’existence d’une littérature suisse et prestigieuse quelque peu tombée dans l’oubli ou coincée dans les tiroirs trop étroits des années lycée. Souvenez-vous. Der Besuch der Alte Dame. Une pièce de théâtre, c’est un classique du dramaturge bernois. Vous l’avez peut-être lu ou vu pour les cours d’allemand. La Visite de la Vieille Dame.

Il buvait son café avec l’air d’être totalement absorbé par la lecture. Les sièges étaient couverts de velour vert. La nervosité marquait les traits de son visage. Il dégageait un calme que seul un livre peut provoquer. Le décor correspondait à ce roman publié en 1958. D’ailleurs, l’histoire commence dans bistrot à la suite d’une conférence. L’homme absorbait des gorgées de suspense plutôt que la chaleur de la caféïne. L’envie vint alors d’aller voir les libraires à la recherche de l’ouvrage. C’est à la Kanisiusbuchhandlung, presque 90 ans d’existence, en face de la gare de Fribourg que la version originale attendait un acheteur.

Le goût de n’arrêter jamais

Dès le départ du train, la lecture commence. L’homme du café lausannois avait en main un livre duquel il fût difficile de décrocher. L’écriture de Dürrenmatt possède notamment la précision du chirurgien et le rythme d’un moteur de compétition. Il suspend ainsi le moment de la promesse dans une partie agitée du bouquin pour donner plus d’impact au passage. Ce qu’il reproduit toujours lorsqu’il écrit un moment important de son roman. L’intelligence du romancier alié au sens de la mise en scène du dramaturge.

Mathieu, policier talentueux aux méthodes parfois douteuses, annonce la mort d’un enfant à ses parents. Il fait une promesse devant l’horreur. Il change de comportement le temps d’une ligne écrite par l’auteur suisse. Dès cet instant, l’histoire se dévore. Ou plutôt, elle se goûte d’abord avant de proposer des délices littéraires à déguster ici et là. Des scènes marquantes qui succèdent à la plus grande banalité et inversément. La narration sent parfois la folie. Puis l’emprise de l’alcool transforme d’autres fois un protagoniste ou l’autre. La fantaisie n’est pas loin. La naïveté cohabite avec la malveillance. L’obsession prend parfois le dessus de l’enquête. Et le psychologique n’empiète jamais sur l’humain.

« Nichts ist grausamer als ein Genie, das über etwas Idiotisches stolpert. / Rien n’est plus cruel qu’un génie qui trébuche par dessus quelque chose d’idiot. »

Revenons au début du roman. Comme pour mieux comprendre ce qui précède les crimes. Comme pour mieux s’imprégner du contexte. Comme pour mieux deviner la démarche de Dürrenmatt. Le roman débute par une rencontre inopinée avec l’ancien commandant de la police zurichoise dans un bar d’hôtel à la suite d’une conférence à Coire. S’en suit une nuit écourtée par l’alcool. Et puis une virée en voiture qui mène vers la première apparition de Mathieu. Sommes-nous dans la réalité ? Ou la fiction ? Est-ce le romancier qui écoute ce qu’on lui raconte ? Est-ce une rencontre inventée ? Les questions abondent dès le premier chapitre. Subsiste une confusion qui s’éclaircie au fil des pages.

L’ex-gradé raconte alors l’histoire de Mathieu devenu propriétaire d’une station essence quelque part dans les Grisons. Les premières pages apparaissent comme une construction narrative calculée alors que la suite du récit est truffé d’incertitude. Le lecteur enquête sur l’enquête comme dans une mise en abyme volontaire. Il participe. C’est pourquoi le roman n’attend que d’être ouvert au coin d’un bistrot pour le terminer à la table d’à côté.

Friedrich Dürrenmatt, La Promesse, Livre de poche, 1995

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