« Time is money » : La résistible ascension d’Arturo Ui

 

Transposez l’ascension d’Adolf Hitler à l’époque des traders et des gangsters du Chicago des années 30, et vous obtiendrez la pièce de théâtre de Bertolt Brecht, La résistible ascension d’Arturo Ui. Mise au goût du jour par Gianni Schneider, elle a été jouée au théâtre du Passage de Neuchâtel, jeudi 15 novembre 2012 à 20h. Surprenante, puissante, elle dérange…

La résistible ascension d’Arturo Ui, pièce de Brecht, écrite en 1941 lors de son exil en Finlande, peut en effet déranger : elle ouvre les yeux, réveille les consciences, joue avec le feu. Elle emporte le spectateur dans cette suite infinie de chiffres qui fusent ça et là, une entrée dans le monde de la bourse et du capitalisme. Un spectacle proposé par le théâtre du Passage de Neuchâtel.

Présentation

Bertolt Brecht, dramaturge et poète allemand, est connu pour son théâtre de la « distanciation » – « Verfremdungseffekt » – où le public ne doit en aucun cas s’identifier aux acteurs mais plutôt se sentir déstabilisé, perturbé voir même outré, afin que soit créé ce fossé entre la scène et le parterre. Le théâtre aristotélicien est alors remplacé par le théâtre épique avec lequel Brecht veut pousser le lecteur à la réflexion, à cette conscience éveillée. L’illusion n’y trouve plus sa place, chassée par la réalité.

La résistible ascension d’Arturo Ui est une pièce politique ; aussi est-il mieux pour vous d’éviter de penser qu’elle pourrait être ennuyeuse. Vous avez affaire ici à la réalité mais non dans son plus simple appareil : ce que veut transmettre le metteur en scène Gianni Schneider dans sa lecture moderne d’Arturo Ui, c’est du cynisme, afin que le public se révolte. Ne craignez pas d’entrer corps et âme dans le monde de Brecht et pour cela, réfléchissez, ramenez ce qui défile devant vos yeux à votre époque, au contexte dans lequel vous vivez, qu’il soit politique, économique, social ou historique. « Ne pas adapter mes pièces équivaut à me trahir » dit Brecht ; cette citation parle d’elle-même.

Mais qui est Arturo Ui ? Il est le personnage principal de cette farce historique sur le criminel le plus célèbre du XXème siècle, Adolf Hitler, et son ascension au pouvoir. C’est un gangster dans le Chicago des années 30 qui n’est qu’un homme, tout petit, qui pourtant va s’élever bien haut. En effet, il réussit à s’étendre du trust du chou-fleur à la ville voisine. Ne vous attendez donc pas à retrouver un Hitler modernisé dans cette pièce mais plutôt quelques acolytes qui lui auront succédé de nos jours : les traders. Le massacre reste le même si ce n’est que ces derniers ne connaissent pas l’odeur du sang qu’ils font couler. Gianni Schneider précise bien que ces capitalistes, à la fin de la pièce, donnent l’impression de laisser régner les gangsters alors qu’il s’agit du contraire : ils les manipulent afin de mieux régner eux-mêmes.

Cette pièce amène à s’interroger sur l’humanité et à dénoncer les injustices qui ont toujours occupé notre planète. Elle questionne : pourquoi a-t-on toujours éprouvé une crainte presque respectueuse face à ces « grands » tueurs en série ? Et pourquoi face à eux aucune résistance ne s’est-elle soulevée ? Elle peut être dérangeante ; à la fin de la représentation, avant que les artistes ne viennent saluer le public, le silence en était presque oppressant, comme si toutes les personnes présentes, au même moment, prenaient conscience de la situation actuelle, de la crise de 2012. En effet, la crise économique reste la même et le rapport de la corruption au pouvoir s’y retrouve. Interrogé lors d’un journal télévisé de la RTS, Gianni Schneider s’exprime comme suit : «les gouvernements n’arrivent pas à gérer cette crise, ils essaient de sauver les banques, on augmente la richesse des plus riches et on tue la “middle class”». Il n’omet cependant pas de relever le fait qu’il existe très certainement, selon lui, des gens très bien au pouvoir mais, dit-il, qui n’arrivent pas à trouver une solution pour enrayer cette crise.

Critique

Ouverture du rideau, première apparition sur scène : tous les acteurs sont présents, alignés les uns à côté des autres, sur une plateforme tournante. Entrée en la matière particulière et peut-être même impressionnante. De face, ils mâchent les uns comme les autres, ou ruminent tels des bovins, laissant paraître le sordide visage du capitalisme, aveuglé par ses richesses ; le monde lui importe peu, c’est lui et rien d’autre. De dos, les choses deviennent intéressantes : ces traders, ces gangsters, ces femmes, semblent tellement plus vulnérables ou petits ; ils sont autres et la vérité devient mensonge.

Dans un coin de la scène, quelque peu reculé, le musicien est à lui tout seul l’orchestre de la pièce : ses rythmes renaissent du Chicago des années 30 et de l’univers des gangsters, « jazzy » mais puissants. L’élément le plus surprenant dans cette mise en scène est l’écran immense en arrière-plan sur lequel sont projetés en permanence des images, des animations, des microfilms, où apparaissent, si ce ne sont des choux-fleurs, la pluie qui tombe, le cours de la bourse, Chicago et ses rues sombres, ou alors le visage bête et risible d’Arturo Ui prenant des leçons de diction : bref, le ton est donné, l’atmosphère créée. L’humeur est sombre, impossible d’y échapper, surtout que les couleurs dominantes sont le noir, le blanc et le rouge. Noir pour ce capitalisme qui ment, manipule et « pue ». Blanc comme les choux-fleurs. Et rouge comme le sang. Tous les éléments sont réunis et mis au goût du jour afin que le spectateur ressente ce décalage que Bertolt Brecht recherche tant.

Dans son contenu, La résistible ascension d’Arturo Ui retrace non seulement la montée au pouvoir d’Hitler mais contextualisée à notre époque, celle des banques où l’économie en vient à prendre le pouvoir sur le politique. Détournements de fonds, perte de la notion de réalité à la bourse, l’économie matérielle et l’économie virtuelle font-elles bon ménage ? Pour Hitler, l’ascension s’est préparée dans l’ombre, pour ainsi dire s’est consolidée avant tout acte. Par la suite, son élection s’est faite légalement. Arturo Ui a fait pareil ou du moins a débuté de la même manière pour finir par user de la force. La situation actuelle malheureusement offre les mêmes possibilités : la boucle ne sera jamais bouclée.

Au terme de la pièce, une femme roule sur le sol, comme sortie de la bourse (le cours de la bourse était projeté sur une colonne dans laquelle était intégrée une porte) elle s’adresse au public : « aidez-moi ! Il n’y a plus personne ! Aidez-moi… ». Son râle résonne dans la salle, il bouscule, frappe; elle est la réalité sans artifice. Dure mais vraie. C’est sûrement cela qui dérange, ce face-à-face qui de plein fouet heurte la salle. Cette apparition assez inattendue, c’est l’épilogue de Brecht, c’est le réveil de la conscience qui pourrait être traduit par un « bougez-vous ! » ou « faites quelque chose enfin ! ». Et puis, le rideau se referme sur elle : lentement il l’étouffe comme le mensonge étouffe la vérité. Et puis…silence.

Si pour vous, le théâtre se résume à apprécier un spectacle en tant que plaisir pour les yeux, Brecht n’est pas pour vous, car le théâtre selon lui doit inciter à l’action, comme dit précédemment à la réflexion. C’en est presque comme s’il vous demandait de l’aide au travers de son œuvre : « essaie de changer le monde car il en a bien besoin ». À supposer que le pari est plus que réussi pour beaucoup et moins pour d’autres, mais aucun n’osera affirmer que Brecht laisse indifférent.

C.

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